Grand Format : « On n’a souvent pas le choix » – Les raisons derrière l’installation de nombreuses caravanes de gens du voyage

Grand Format : « On n’a souvent pas le choix » – Les raisons derrière l’installation de nombreuses caravanes de gens du voyage

Cet été, des centaines de caravanes de gens du voyage se sont installées sans autorisation, un peu partout en France. Manque d’aires, terrains inadaptés, procédures lentes : les raisons sont multiples. Enquête sur un phénomène récurrent.

À Bertrange, en Moselle, 250 caravanes ont investi un terrain depuis le 10 août 2026. À Plouharnel, dans le Morbihan, plus de 200 ont pris place sur une zone Natura 2000. À Sainte-Euphémie, dans l’Ain, une quinzaine stationne sur un terrain communal. Ces exemples, rapportés par nos rédactions locales, illustrent un fait régulier : l’installation de caravanes hors des espaces prévus.

Pourquoi ces groupes s’installent-ils là où ils savent que leur présence est illégale ? La réponse tient en partie dans une phrase : « On n’a souvent pas le choix », explique Tatiana Winterstein, déléguée Rhône-Alpes de l’Association nationale des gens du voyage citoyens. Pourtant, la réalité est plus nuancée. Le manque de places ne suffit pas à tout expliquer.

Le manque d’aires d’accueil, première explication aux installations de caravanes

Depuis la loi Besson de 2000, l’accueil des gens du voyage est organisé par des schémas départementaux. Ces documents fixent le nombre et la localisation des aires permanentes, des terrains familiaux et des aires de grand passage. Les communes de plus de 5 000 habitants sont obligatoirement concernées.

Plus de 25 ans après, les objectifs restent loin d’être atteints partout. Selon un rapport du Sénat, seuls 12 départements avaient entièrement rempli leurs obligations au 31 décembre 2024. À l’échelle nationale, 81 % des aires permanentes prescrites et 66 % des aires de grand passage ont été réalisées. Des chiffres qui masquent de fortes disparités locales.

Un maillage incomplet selon les territoires

Certains départements affichent un taux de réalisation proche de 100 %. D’autres peinent à dépasser la moitié des équipements prévus. En 26 ans, « on n’a pas vraiment avancé, et même on régresse », déplore Tatiana Winterstein. Le maillage territorial reste donc très inégal, avec des zones entières sans solution d’accueil.

Cette pénurie a des conséquences directes. Quand une aire est saturée ou inexistante, les familles cherchent une alternative. La demande de terrain auprès de la commune est souvent possible, mais elle reste rarement suivie d’effet. « La plupart du temps, la commune ne répond pas », constate la déléguée de l’ANGVC.

Pourquoi les communes peinent à créer les équipements prévus

Hugo Cavagnac, maire de Fronton et président de la communauté de communes du Frontonnais, reconnaît un « frein de la part des intercommunalités à réaliser » les aires. Les élus redoutent la réaction des habitants. Personne ne veut voir une aire d’accueil s’installer près de chez soi.

Les contraintes foncières compliquent aussi la tâche. Les schémas départementaux imposent des terrains proches des centres-villes. Une exigence logique, mais difficile à concilier avec le prix du foncier. Les coûts de construction et les normes techniques renchérissent encore la note.

Le cas des aires de grand passage

Les aires de grand passage doivent accueillir de 50 à 200 caravanes, parfois davantage. Une superficie importante est donc nécessaire. « Ce sont les plus difficiles à mettre en place », admet Hugo Cavagnac. Résultat : beaucoup de départements n’en possèdent aucune, ou ferment celles qui existent faute d’entretien.

Tatiana Winterstein va plus loin : « Sur une année, ils créent une aire de grand passage, puis ils la ferment l’année suivante. » Une instabilité qui pousse les grands groupes à s’installer hors des cadres. Et qui alourdit la pression sur les communes voisines.

Dans ce contexte, l’anticipation devient une arme précieuse. « Le mieux, quand on a connaissance d’une arrivée, c’est d’anticiper », conseille Hugo Cavagnac. Encore faut-il pouvoir proposer un terrain de substitution acceptable.

Quand les solutions de substitution échouent

Disposer d’un terrain alternatif ne suffit pas. Les groupes de voyageurs doivent accepter la solution, et celle-ci doit correspondre à leurs besoins. L’exemple de Plouharnel, dans le Morbihan, l’illustre parfaitement. L’intercommunalité respecte pourtant ses obligations. Mais les 900 places disponibles ne suffisent pas face à environ 1 500 caravanes présentes dans le département.

« Les communes n’acceptent pas leur présence, même quand une demande a été faite légalement », dénonce un porte-parole du groupe installé. Un constat partagé par Tatiana Winterstein : les collectivités refusent souvent de louer leurs terrains, par crainte de la durée d’occupation.

Des propositions jugées inadaptées par les voyageurs

À Saint-Lys, près de Toulouse, des caravanes se sont installées sur le stade de football. La mairie a proposé deux terrains de substitution. Selon elle, les représentants du groupe les ont refusés, estimant que l’état des infrastructures présentait un risque d’incendie. Un dialogue de sourds, où chacun campe sur ses positions.

Cet exemple montre qu’au-delà du nombre d’aires, la qualité des équipements et la confiance entre les parties jouent un rôle clé. La précarité des solutions d’accueil et l’absence de concertation mènent souvent à l’impasse. Tatiana Winterstein plaide pour une implication des propriétaires privés, en lien avec les préfectures.

Sédentarisation et lenteurs administratives : le cocktail qui bloque

Un autre phénomène complique la situation : la sédentarisation. De plus en plus de familles de voyageurs cherchent à s’installer durablement. Les terrains familiaux, prévus à cet effet, ne suffisent pas. Certaines familles restent alors sur des aires d’accueil, réduisant le nombre de places pour les groupes de passage.

« Certaines familles ne veulent pas cohabiter sur des aires d’accueil », explique Hugo Cavagnac. Un besoin de logement stable, mais aussi un besoin d’espace et de tranquillité. Les listes d’attente s’allongent, la tension monte.

Des expulsions qui prennent du temps

Quand un groupe s’installe illégalement, son évacuation n’est pas immédiate. « Il faut un certain temps pour que le préfet mette en place une procédure », détaille Éric Landot, avocat en droit public. Puis le juge doit rendre une ordonnance, avant une intervention des forces de l’ordre.

Entre les différentes étapes, 15 jours à deux mois peuvent s’écouler. Une durée parfois plus longue que le séjour prévu par le groupe. « Pour des installations illégales qui ressemblent à des sédentarisations, il faut lancer des procédures », martèle Hugo Cavagnac. Mais pour un passage de trois jours, l’intérêt est limité.

Des recours possibles face aux collectivités défaillantes

Les obligations ne pèsent pas que sur les voyageurs. Les collectivités qui ne créent pas les équipements prévus peuvent être sanctionnées. En 2025, la cour administrative d’appel de Marseille a condamné la métropole Aix-Marseille-Provence à verser 295 000 euros pour manquement à ses obligations d’accueil.

« C’était une procédure qui a duré longtemps », se souvient Tatiana Winterstein. Mais la décision montre que le droit existe. Les associations de défense des gens du voyage s’en saisissent encore trop rarement, faute de moyens juridiques et financiers.

  • 📍 Mettre à disposition un terrain communal avec des points d’eau et d’électricité.
  • 🤝 Organiser une réunion en amont entre la mairie, les services techniques et les représentants du groupe.
  • 🔧 Adapter les infrastructures : bornes de vidange, bacs à ordures, éclairage.
  • Impliquer les services sociaux pour favoriser l’intégration et le dialogue.

Toutes les collectivités ne sont pas inertes. « Il y a des communes qui jouent bien le jeu, qui mettent tout en place avec les services techniques », souligne Tatiana Winterstein. Et les groupes, en retour, paient leur emplacement, les fluides, et parfois même font un don au centre d’action sociale. Preuve que quand l’accueil est pensé, l’installation cesse d’être un problème.

Alors, les gens du voyage qui s’installent illégalement le font-ils faute d’alternative ? Pas toujours. Mais le manque de solutions d’accueil fait bien partie du problème. Et il faudra du temps, et de la volonté politique, pour sortir de cette impasse. La mobilité, le nomadisme et l’intégration restent des questions vives pour les territoires de France.

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